Ramener les familles à Montréal, c’est aussi un effort collectif !

Dans Le Devoir du 5 novembre 2013 | Agnès Rodriguez - Montréal

Êtes-vous de ceux, qui, pour payer l’hypothèque de leur beau condo, se privent de bien manger ? Êtes-vous prêt à sacrifier votre rythme de vie pour de la pierre et une place de stationnement ? Et si une autre solution existait ?

Pour changer les choses sur le plan personnel comme sur le plan professionnel, mieux vaut se fier à soi-même qu’aux autres. Ce vieil adage peut nous sembler judicieux, or, lorsqu’il s’agit de réformer notre société, nous avons souvent tendance à ne nous en remettre qu’à nos élus, ceux-là mêmes qui nous font tant de promesses, mais qui, pour toutes sortes de bonnes ou de mauvaises raisons, faillissent à les remplir. Pourtant, des citoyens oeuvrent, tous les jours, dans l’ombre, et tentent de remodeler les modèles sociaux-économiques éculés sur lesquels se fondent nos collectivités.

Lorsque je parle de mon expérience, je me bute fréquemment à une incompréhension chronique : « […] Formez-vous une sorte de commune ? Vivez-vous en communauté[entendue au sens d’une promiscuité douteuse à la sauce des années 70] ? Faites-vous pousser du pot ? Avez-vous les cheveux longs et du poil partout ? Non ? Ah… ! Vous devez être une bande de “bobos” voulant vous donner bonne conscience alors ! À quoi ça sert de payer pour quelque chose qui ne vous appartient pas ? Pourquoi pas un beau condo en béton ?»

Ces propos révèlent une dichotomie : entre cette vision issue de la modernité, d’occuper le territoire, et celle, plus avant-gardiste, de « l’emprunter » il existe un fossé immense : d’un côté, appréhender la propriété comme un bien intemporel, de l’autre, penser son milieu de vie comme un passage, une forme de legs social. En termes absolus, mon lieu de vie ne m’est pas réservé et si je n’ai pas gravé mon nom dans la pierre, c’est parce que ce logement nous appartient à tous. Ce petit nid me permet de m’enraciner dans mon quartier, d’y agir et de m’y impliquer pour le temps que je le souhaite. Lorsque l’organisation prend une décision, elle la prend en pensant aux membres actuels, mais aussi et surtout en pensant à ceux qui viendront après nous.

Modèle alternatif d’habitation

Je vous parle ici d’un modèle alternatif d’habitation, d’une forme d’association bien connue au Québec, mais pourtant méconnue lorsqu’elle prend la forme d’un regroupement locatif. J’habite une coopérative d’habitation depuis maintenant plus de dix ans, dans un secteur populaire de l’est de Montréal. Celle-ci fut fondée dans les années 80 par une petite bande de baby-boomers portés par un rêve : celui d’obtenir un accès à la propriété de façon collective et solidaire. Il ne s’agit pas de «logement social» comme l’entendent la majorité des programmes politiques, cependant la vocation d’un tel regroupement a le même souci d’offrir des logements abordables et bien entretenus à des citoyens qui souhaitent s’approprier leur milieu sans être à la merci des lois du marché.

De plus, cet environnement locatif est basé sur des principes de participation démocratique et volontaire, selon la capacité de chacun à s’engager.

Au sein de la coopérative se recrée une microsociété où les décisions petites (voisinage, aménagement) et grandes (mission, rénovations d’envergures, budgets, hypothèque) sont prises collectivement par l’entremise d’instances libres et souveraines. Les membres proviennent de tous les milieux, ont des situations économiques diverses et ont des positions différentes quant au vivre-ensemble, mais ils s’accordent tous sur un point : la coopérative d’habitation est un moyen simple et concret de changer, à petite échelle, les modes d’appropriation du territoire.

Comme cela existe dans tous les milieux où les différences coexistent, les consensus ne sont pas toujours facilement atteints. Le spectre des résidants est large : nos membres sont âgés de 25 à 65 ans, ils sont de professions tout aussi variées : d’avocats, à militants, de gestionnaires de grandes entreprises à étudiants avec petits jobs d’appoint, d’allégeances politiques différentes et de situations économiques multiples, les instances auxquelles participent nos membres sont des lieux propices aux chocs d’idées. Chacun possède une voix, chacun tente d’influencer l’organisation selon des principes qui lui sont propres. Les décisions sont-elles toujours faciles à prendre ? Non. Est-ce que parfois, les débats s’échauffent ? Oui. Mais jamais en plus de dix ans n’ai-je été le témoin d’un problème resté sans solution et rarement ai-je été en présence de mauvaise foi.

Je ne peux vous laisser sans vous demander de réfléchir : si vous pensez vous acheter un triplex et le transformer en condo, relisez ces quelques lignes ! Pesez le pour et le contre et envisagez une organisation différente ! Osez influencer l’avenir, favorisez, à votre façon, les familles et l’intégration de citoyens de tous acabits au sein d’un cadre démocratique : imaginez votre existence comme celle d’une empreinte laissée derrière vous, et non comme celle d’une possession désincarnée, sans âme ni loi.

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